mercredi 3 février 2016

Le Dolce vital

460_ Ultima Pasta
Jusqu'à la cénose de tous les gâteaux tuilés


To Ariane
Il y a une loi de beauté qu'il importe de ne pas oublier !
J'avoue ne pas comprendre pourquoi il vaut mieux plaire à de vieilles wagnériennes cosmopolites qu'à des jeunes femmes parfumées et même ne jouant pas très bien du piano.
Cl. Debussy - Monsieur Croche, 1901
(Sentaro, le héros du film, doit démêler dans son esprit ces deux citations. C'est là que gît la loi de sa recette reçue comme un cadeau.)

An, deux lettres, l'as usnée déborde la carte d'un seul son.
Au commencement était vigna angularis.
La liane anguleuse mitige la règle du travail de la sève clarisse
à ses canaux et donne des graines profondément rousses comme le feu sectionne les lignes plombeuses des joues du pinson.
Dans sa cage, plume de Christ aux liens émollients, capture qu'un siffleur, payé par les chasseurs, apprend à chanter moins fort sous le matraquage
des pétales de cerisiers roses, conquérants de l'air morbide et délicat
comme disent les italiens,
brames volants ou raires muets, de ceux qui font revenir les Yùrei,
et qui mettent le cri des dieux si près de boucher les oreilles
qu'il pourrait les toucher.
Car les chapeaux hygiéniques de Sentarô et de Tokue ressemblent comme deux gouttes de Dark Water aux capuchons triangulaires que portaient, dans un passé sans égards évacué,
les fantômes d'un lointain Japon. 
Les critiques se tombent dans les bras et conviennent que la Kawase quitte les rives de son ésotérisme de confort -- fleuve immobile dans le lit d'une espèce d'entre-deux-quietements, enrobant de ses facettes les pilots, à cheval sur les possibilités de ses gués qui aimantent les roulis secs des galets, comme dans une chambre de tranquilisation des gaz grêlée de chicanes, d'îlots, et les sauts de chaîne du coulis de ses eaux emportées par le mors écumant de la saison des pluies --, opte pour le régime de la rivière Takase,
fluide au goût minéral inimitable, doté d'un potentiel hydrique si faible qu'il déleste les portefeuilles des vacuoles de leurs soucis d'enflements subits, flux de spirées dont le courant déstresse les cinéastes, en filtrant leurs suées, les moins blasés.
D'après eux, Kore-eda l'écorche à ses eiga puis flaconne le sang recueilli des images dans des bouteilles, d'un fin verre très légèrement translucide, rincées à la bouche résurgente de l'une des sources de l'humanisme artésien du pays.
Kurosawa, Miike et Nakata plongeaient racines les premières dans les tréfonds de l'âme japonaise, perforant tous les cercles aubiers, les angles duramens et les sangles tanins de l'écorce humaine.
Kawase voudrait peut-être fondre les caillots du kairos manqué par les précédents auteurs, sculpter ses personnages à même "le bois de coeur" de leurs anciennes explorations, garder l'idée de la translucidité, en tourner la stature vers l'extérieur, que chaque philosophe de quartier appelle aujourd'hui réel, laisser les contours physiques de l'esprit humain superposer leur dessin sur tous les champs visuels de la géographie, littoral, forêt, villes, rue, immeubles, se départir des vieilles hiéroscopies maculant les murs toujours ombrés des calcins de vieux schémas. 
שמע Nihon.
Écoute éternel, ton lieu,
d'Amaterasu l'Hellespont. 
Les Japonais eurent tellement peur d'un holocauste nucléaire en mars 2011 qu'ils étaient tous prêts à mourir, puisqu'il le fallait. Mieux valait-il se construire des zones spéciales pour lutter contre les anciennes sanies tubéreuses, vieux maux vilainement vireux comme les bubons noirs de la mémoire d'une pluie ?
Partir en fumée (j'en connais encore aujourd'hui qui parlent comme ça entre les lignes d'une conversation que l'on dirait articulée pour soi) plutôt que revivre en Hibakusha, proie des asiles et des sanatoriums.
C'est ce type de conundrum que cherche à éviter à tout prix la Babouchka Tokue. 
Le latin de cuisine, le chinois d'arrière-salle de restaurant, elle en connaît bien les levures chimiques qui font gonfler les cheveux noirs de Sadako et sa nuée de demi-golems biscuités qui s'aplatissent comme des phasmes ou des navettes de Marseille entre les pages de romans blancs gercés par les mouvements brusques de fantômes de gâteaux à l'écorce de beurre schisteuse, aux tissus subers de leurres d'orangers, pâtissés pour la bonne cause, moules parfaits à glucose perdu, pièces cuites à la cire fondue de pétales de soja pendant l'orage, trempées à l'envers dans un puits dormant de métal de menthe.
Pourtant le caractère Anh de Chine est le rouleau de l'équanime, c'est très simple pour lui de prendre un peu de pente,
de glisser des mains de l'Obâsan,
et de tomber dans les limons rouges de la mer azuki beurreuse comme un palud animé.
La recette chante l'épongement de la dette du lendemain.
Le sucre s'agglutine à ses paluches comme un nouveau-né, à un moment donné on la voit saisir le doux mortier par ce qui ressemble à une tête transparente, vagissant à point nommé dans le drap de ses mains de sainte Anne qui chassèrent en amont les dépôts amarantes, à grand peine épiphanes dans un grumeleux qui n'a rien de sarrazin, et leur vaine offre poisseuse loin des sources d'Auray, à l'écart de leurs ondes de satin. 
Ane, Ani, frangin, soeurette, vous voyez comme les mauvais poètes peuvent encore s'adosser à l'étymologie pour parer le manque de levain.
Sentarô, dont on ne sait quel habit de Zatoichi ou ou quel costume de Yakuza il aura déposé derrière le paravent du vestiaire, supporte avec le sourire l'indiscipline aérienne des amies de la collégienne, elle pourrait être sa petite soeur, deviendrait son auxiliaire. Au fond des mines de fructose et maltose, son canari ne baye jamais dans les coups du sort commun.
Wakana n'est pas la pipelette que le spectateur soupçonne, elle ne vend pas le tour de main de la grand-mère, ne joue pas au jeu du foulard avec ses doigts, d'une manique ou d'un linge de Véronique n'étouffe pas sa gestuelle, mais voilà, il y a de la Buraku dans l'air, et le tocsin sonne comme la note que le masque à pollen d'un immense cerisier shintô se désignerait d'encoffrer au risque d'avoir à rebaudir un nuage ameuté, avant de le chloroformer.
Le départ d'une habitude que je pris d'aller lire A tale of a Tub dans un café à l'enseigne du Tonneau au centre d'Amiens, des lycéennes de l'établissement catholique voisin venues y bachoter à leur aise prenaient un café qu'elles ne renouvelaient pas souvent, salaire de quatre ou cinq heures d'un mercredi après-midi pour le patron qui tenait à elles et gardait son habituel sourire connivent, me donna l'envie de me saouler d'huile de foie de Léviathan à la table de cet improvisé Rota Club, et s'arrêta net.
Les gens aiment prendre le pétri pour le tour, rançon d'une mentale succion dans le creuset d'une fabuleuse manuelle aspiration.
Session normalement magique pour un dessert, le dorayaki ressemble à la colline que forme le Mont Wakakusa, Naomi Kawase métonymise les mousses de son naturalisme de Nara et laisse tendre sa caméra vers la beauté de situation,
comme on disait jadis.
Après tout, l'apparente vétusté des moyens est style philosophique et esthétique en soi dans son pays.
Elle met de côté certaines revendications que l'on connut fidèles amies des rebelles de la Shochiku, que la Toho
faiblisse à produire des personnes comme elle et l'Europe prend le relais, même si l'on ne reverra jamais Anatole Dauman insuffler de l'air dans les roseaux de Tôru Takemitsu. 
Kichizo enfournait bien un oeuf dur par-delà les bords indignés des lèvres baveuses de Sada, ce que ovum peut, ferctum doit.
Mactus Hoc Fercto,
il paraît dur de fabriquer un film indépendant sans se blinder,
même si Kristen Stewart aujourd'hui s'y résout,
prévoir un bonnet pour les neiges de Sundance, et c'est à peu près tout.
Pourquoi vouloir toujours toutes choses
scinder,
entre ceux qui touchent exclusivement à la génoise de la Maison Fukusaya (avec son emblème à la chauve-souris)
et ceux qui ne jurent que par les food-trucks à mooncakes et les kiosques à gâteaux ? 
Je me souviens de dizaines de repas sautés le soir après un bain rue de Pontoise, passé par la Place Maubert je razziai des mizu au soja, à la crème de banane, quelques samoussas pour faire bon poids et ne pas perdre la face à la caisse tenue par un fils de la Binh family ou quelquefois la mère soi-même aux beaux yeux armés des étincelles d'un fer de pertuisane, une épicerie aujourd'hui remplacée par un restaurant qui affiche une ardoise.
C'était un vrai lieu parisien, dont le presque sous-sol nous engouffrait vivants par l'entremise d'un vol de marches pénétrantes, des cagettes de fruits exotiques s'empilaient sur la rampe, une vision des Halles rebondissante, avec plus bas, juste à droite encore dans la rue Sauton mais déjà sur le tapis de seuil de la rue abritant l'esprit toujours frappeur de Bachelard, le Dodin-Bouffant, antre du radicalisme bec fin, à la devanture de voile choquée, aux auvents verts comme des spis affalés dans la hâte, roulés dans des sacs, par de secrets matelots aux nus bachis, sans autre forme de pompons.
Je n'y voyais jamais d'activité le midi mais entendais des bruits de succion et d'avalements, sans doute ceux des scribes invisibles, sectateurs des soirs d'un célèbre prêtre-mage dont le palais camouflé se situait plus haut dans les entrailles d'une Bièvre insurgée, conseillers des combles qui, pour se reposer de leurs visites et improvisades entre deux lits, réunissaient, l'appétit dans les talons après tant d'échanges lumineux avec un hôte dont les yeux éclairaient les artères jusqu'aux plages d'Auvergne, leur conclave de dévorateurs de coquilles saint-Jacques et d'huîtres plates gravettes ou belon.
Dodin lui aussi, d'après Marcel Rouff, trouva recette à son fief, inspirée par la grande cuisinière Eugénie Chatagne née dans une aulnaie au milieu des rabasses noires comme les écorces glutineuses des vergnes, qui lui permit de faire triompher sa république du goût.
Il rajoutait un verre de Chambolle pour lier les jus du pot-au-feu. De l'or rosé, comme les sables azuki haricotés du limon rouge coulant des mains de madame Tokue.