jeudi 7 janvier 2016

A History Of Beneviolence

451_ Daguerréotype de E. Louis dans l'atelier de Bourdieu.
Dans le prochain roman fera-t-il le récit
de sa séparation douce d'avec Didi et Geoff ?


Fabienne voit chez lui du Mortensen.
Un Viggo qui boirait dans ses yeux les prunelles de l'agneau comme on vide un verre de Cronenberg au zinc d'un bar de l'Indiana.
Pourtant c'est bien l'Édouard qui se tient-là,
devant elle vannes ouvertes, ses Luisades lui coulant des veines sans autre forme de mise en scène.
Dérangeant, puissant, exact au rendez-vous de l'ottava rima,
son débit l'emporte à la proue, elle se sent ivre de Verlaine.
Elle pose les doigts sur le clavier comme elle saisirait un Makarov sans haine
envers le peuplement animal tapi dans un roman dont elle veut se faire le proxène, prête à interjeter appel a minima.
Elle voudrait taper sa chronique à l'encre violette,
hélas chasse gardée de la colonne du voisin théâtreux,
impossible de lui capter par pompe aspirante son dû, malaisé de lui loger une balle dans le genou, encore moins dans le crâne à l'os pétreux.
Il vaut mieux ne pas jouer dans certaines circonstances avec l'âme de la molette,
essayer plutôt d'initier le lecteur à la subtile moelle de Louis l'écrivain aux cheveux et poils cuivrés, lissés comme ceux d'un chartreux.
Ce gamin est prompt à vous mettre sur la sellette,
son livre verse lentement dans le latin puis soudain en volgare halète.
Sorte de mijotement de la voix off dans le chaudron des dialogues particulièrement cendreux.
Décocter la pluie froide des pavés. Servir chaud. Serrer sur son sein la madeleine.
Montrer comment il cherche à revitaminer les feuilles de thé de la mémoire involontaire qu'un confrère filigrana
enroulées sur elles-mêmes dans les contentions d'un bas de laine.
Bien sûr que Louis invente le polar de la dialectique des itinéraires de la mémoire contrariée par les effets d'aubaine
qu'offre l'art du roman, trucage que la technique de Rimbaud ne réverbère pas ingrat.
Il entrerait peut-être en lui de l'Alberti Leon Battista des yeux duquel il ressortirait maculé du bleu charbon fiché comme du pollen aux cils d'Albertine Sarrazin, medium idéal pour griffonner des poèmes à Fresnes,
un même borgne glamour, la reprise d'un style, sonar muet hurlant dans les basses fréquences d'une recherche d'aura.
Une romanesque récidive très étudiée, dont la cire de la statue négative fut abandonnée, pas perdus dans les couloirs d'un bureau du CNRS, qu'un fonctionnaire peut-être instaura.

Faire douce violence à la discussion :


Difficile art du roman. C'est quelquefois une souffrance de rétablir devant l'écran le scénario qu'on a rêvé la nuit. La générosité des auteurs veille à instiller alors un peu des douces tortures endurées. Chaque étape de la visitation de la grande aiguille de la trame narrative devient un point qu'ils enfoncent dans la cornée de l'amateur d'histoires. Les prochains livres de Louis se donneront-t-ils un jour pour pari de mettre en place un rituel d'initiation (ou de mise à jour comme pour un logiciel Mac, souvent rétif au débogage) du lecteur comme on en voit les prémisses dans celui sur lequel écrit Fabienne aujourd'hui, afin de lui permettre de progresser sans se blesser dans la dense forêt couverte de couronnes d'épines ? Grosse comme une maison paraît la menuiserie (aux indéniables placages d'ébénisterie fine) de l'auteur qui met sur scène sans réserve (avec à mon avis talent) le bâti d'un condominium de verre -- qu'on croirait rejeté comme du bois flotté depuis la pulpe carbone d'un dessin du Corbu. Armé de la scie et du pinceau du gaffeur de plateau, il nous ménage la possibilité de nous projeter in media res dans son matte painting. Alors défilent les vues de Gilles Deleuze, les panneaux aiguisés comme un katana de la pensée du moine d'Uppsala, et les miroirs reformant dans l'eau fumante les réflexions de Walter Benjamin (sur les phénomènes originels de l'histoire tels que l'on se les remémore ou les reconstruit, sur les parentés des éléments passés, présents et à venir, sur "l'être-en-soi-du-passé", sur le travail de la réminiscence qui s'attache au mât de la métaphore pour pouvoir se peindre mieux.) On voit, ce qui en horripilera à juste titre de nombreux, s'affaler, comme des balles d'écumes de tempêtes soufflées par d'anciens maîtres météorologistes, des signes blancs encore salés, fripés du sable d'embruns antiques, qui semblent chercher le chemin de la vérité et mobiliser les restes de cette fameuse mémoire involontaire glosée par des vendeurs d'élixirs dignes de la clientèle para-universitaire qui prit d'assaut les guichets des zoos discursifs désanimés dans le bel ajourné de nos aujourd'hui. Ils atterrissent, précautionneux de ne point se vautrer, pour s'inscrire en noir tranquille sur les pages du roman. Dommage que ce rituel, véritable corps de doctrine, Centaure non encore éligible à la désincarcération, soit peut-être ferré en amont dans les ateliers du chevalier Didier du Bon Eros (aidé d'un fidèle esquire que l'on nomme Geoffroy.)

Très souvent il nous arrive de croire que Louis rédige des brefs pontificaux selon les directives d'un Bureau des Légendes intramuros, calés à l'aide d'un éribonitor, sorte de compas, et qu'il en soumet les coordonnées polaires et axiales pour correction. Dommage encore car la ligne de terre de son style offre une belle perspective (je pense aux personnes rencontrées ici au Japon, raides amoureuses de la littérature de langue française qui se demandent quoi lire d'original dans le brouillard des points de fuite émis dans nos jardins de l'écrit.) Alors que la terre brûle au Levant, que le Ministère du Viol et de l'Esclavage de l'Ètat Islamique agit à découvert, que les jeunes homosexuels sont défenestrés, certains adeptes du long feu bourdieusien préfèrent pêcher un thème dans le réservoir de leur vie de parisiens qu'ils essentialisent à peu de frais d'un coup de purge autofictive. Se dégage alors, par frottement (c'est physique, de l'ordre de la réaction), quelque chose qui ressemble à une espèce de pentimentir-vrai (pour voler à mon tour, de l'autre Louis, l'idée qui va finir pas s'abraser sous son propre bois) indémêlable de choses lues ailleurs de nombreuses fois et qui, malgré l'élégance d'une architecture narrative qui fait la course avec tous les lièvres de l'inframince duchampien, paraît grafiné au noir, en loucedé, sous la lune, puis trempé dans la soupe d'une sociologologie aussi indigeste que le nom, avec des mouillettes taillées dans le pain blanc de la sociolalie, bavarde comme son blaze l'indique. Reda (rédiger, rédaction), Clara (dé-clara-tion), vous êtes-là comme des faunes montagnards, gentilles petites âmes de personnages, le lecteur vous désirait, vous attendait, il vous aura.


Le veuf Arnolfini
Louis d'or dans le reflet
d'un oeil de Leonor Fini