jeudi 23 avril 2015

Un certain matin d'avril



In memory of Arshile Gorky 
388_ Tu es à Van.
(Van en ce monde, le Paradis dans l'autre, dit le proverbe.)
Ètendue d'os que déjà la plaine enherbe.
Voir Van et mourir de peinture.
C'est ton oncle, Grikor Adoian,
qui te conduit de Khorkom
à ce quartier d'Aikesdan,
dans la banlieue du Van de l'avant vacuum,
ventre du Varagavank, coeur de ses enluminures.
Fréquence, tresse tes visites au Monastère de Varak,
sérans des chanvres, à l'École de la Mission américaine.
Prise de cette photographie avec ta mère,
Lady Shushanik der Marderosian, comme une reine,
descendante d'une longue lignée de nobles de la mer,
dont le pays d'Urartu use le bleu du sel pour filtrer ses lacs,
t'inspirera deux chefs-d’œuvre vers 1926,
grain de Cézanne, don du poli d'Ingres.
cincle pinceau, plongeur aspiré dans les palans du polyuréthane,
à faire rouir en leur état les trop ébouillis pigments écrevisses.
Des noms, encore des noms, d'autres parleront
de Mirò, de Picasso, d'autres diront
que tu n'aimes pas celui de ton baptême,
Vosdanik Manouk Adoian, trois mots sans système
fondent le thème du nouveau, échoué sur ses hauts-fonds.
Le siège de Van avait commencé au mois
de novembre ottoman de l'année d'avant,
en juin, la famille fuit Aikesdan, entrée dans les hordes des hors-la-loi,
enterrez vos biens, pensez à emporter un peu d'argent,
vous imaginant revenir de ce convoi, étincelle d'un je-ne-sais-quoi.
Chassés à serres nues par des oiseaux de proie,
derrière le vent -- qui cingle l'étoffe des pannes --
de vos dernières miettes de pain, vous atteignez Erevan.
Sur la route calcinée tout fume et mord le bord des caravanes,
le jihad jeune-turc acrémentitiel
hurle à tout carrefour et cloue les ciels
à mille et une croix.
Par le chemin montagneux d'Orient,
vous traversez Bergri Dasht,
on entendrait presque les prières zoroastres du yasht,
dans l'infini boucan d'un silence à l'inouï gradient.
Ils égorgèrent 50 000 personnes dans cette ville,
sang de milliers de Van Gogh mouillant les os du Van Gölü,
là, dans les étoles du désert, Shushanik s'était résolue
à te nourrir, ne fût-ce qu'au prix des graines du soleil de cent Malevil,
sur lesquelles plut la haine nucléaire, avide précipitation d'un tournesol régi par le râle absolu.